L'appel auquel personne ne s'attend
Le chef d'unité vous téléphone, mal à l'aise. Votre père passe ses journées avec une autre résidente. Ils se tiennent la main, ils entrent dans la même chambre, quelqu'un a vu quelque chose. Votre mère est décédée il y a deux ans — ou pire, elle est vivante et vit encore à la maison.
Le premier réflexe est de demander qu'on les sépare. C'est compréhensible. Mais avant de le demander, il vaut la peine de savoir ce qui peut réellement se décider, parce que la réponse est plus étroite que ne le croient la plupart des familles.
Le point de départ : les droits de la personnalité
Le Code civil du Québec protège les droits de la personnalité — droit à la vie privée, à l'intégrité, au respect de son nom et de sa réputation — et les qualifie d'inaliénables. Ils ne se cèdent pas, et ils ne se transfèrent pas à un proche parce que la situation est gênante.
D'où le point qui surprend le plus les enfants : un mandat de protection ne déplace pas la vie affective de votre père vers vous. Le mandat, comme la tutelle, porte sur l'administration des biens et sur les décisions relatives à la personne — hébergement, soins — et ces décisions doivent de toute façon être prises dans l'intérêt de la personne, dans le respect de ses droits et de ses volontés. Les choix strictement personnels lui restent. Un enfant sans mandat homologué, à plus forte raison, n'a ici aucun pouvoir.
Autrement dit : si votre père est apte à vouloir cette relation, elle lui appartient. Elle peut vous blesser, être difficile à expliquer dans la famille, vous sembler une trahison de la mémoire de votre mère. Ce n'est pas votre décision pour autant.
La question qui compte : est-il apte ?
C'est ici que le sujet devient sérieux, car la frontière entre une relation et un abus passe par l'aptitude à la vouloir.
L'aptitude s'apprécie pour cette décision-là et à ce moment-là, pas de façon générale et pas à partir d'un diagnostic. Une personne au début d'un trouble neurocognitif peut ne plus gérer ses comptes et reconnaître parfaitement quelqu'un, le chercher, manifester du plaisir et de la réticence de manière constante d'un jour à l'autre. Une autre, plus avancée, peut prendre l'autre pour son conjoint, ne pas se souvenir de la rencontre une heure plus tard, ou manifester de la peur.
Demandez au chef d'unité, par écrit :
- Une évaluation de l'aptitude a-t-elle été faite pour cette situation précise, par qui et quand ?
- Le comportement est-il constant d'une journée à l'autre, ou s'agit-il de désorientation ?
- Y a-t-il des signes de détresse chez l'un des deux — peur, pleurs, repli, changements du sommeil ou de l'appétit ?
- Qu'a-t-on inscrit au dossier, et qu'a-t-on discuté avec le représentant de l'autre résidente ?
Si l'un des deux n'est pas apte à consentir, on ne parle plus de vie privée mais de maltraitance. L'établissement doit alors agir, le déclarer comme incident ou accident et en informer les personnes concernées, conformément à ses obligations. La loi québécoise contre la maltraitance envers les aînés impose par ailleurs à chaque établissement une politique en la matière, et le commissaire aux plaintes et à la qualité des services est le recours prévu — gratuit, sans avocat. Si les faits peuvent constituer une infraction, cela relève de la police.
Ce que le milieu doit faire — et ce qu'il ne doit pas faire
Doit : évaluer l'aptitude sur des bases cliniques et non morales ; assurer la sécurité des deux personnes ; impliquer les représentants lorsqu'il y a un risque ou une décision à prendre ; documenter ; inscrire ce qui doit l'être au plan d'intervention ; et protéger l'intimité de celui qui n'est pas en danger.
Ne doit pas : traiter la question comme un problème de discipline. Les mauvaises réponses se reconnaissent : changer l'un des deux de chambre sans explication, mettre en place une surveillance punitive, et surtout introduire un sédatif « pour le calmer ». Un médicament donné pour supprimer un comportement non dangereux est une mesure de contrôle par substance chimique — au Québec, usage exceptionnel, minimal, temporaire, encadré par un protocole, avec consentement sauf urgence et réévaluation. Ce n'est pas une manière de régler le malaise d'une famille.
Posez donc aussi cette question : « le profil pharmacologique a-t-il été modifié depuis ce signalement, et pour quel diagnostic documenté ? »
Si votre mère est encore vivante
C'est la version la plus douloureuse et elle n'a pas de solution technique. Le milieu n'est pas un gardien moral et nul ne peut lui demander de faire respecter une fidélité.
Ce que vous pouvez demander est concret et limité : que votre mère ne soit pas exposée à la situation lors de ses visites, que les moments partagés se passent dans un espace privé plutôt qu'à l'aire commune, et que personne ne le lui raconte dans un corridor. C'est une demande d'intimité et d'organisation, et les milieux sérieux l'entendent.
Pour le reste, les équipes qui travaillent en unité prothétique disent toutes la même chose : dans une maladie avancée, un attachement nouveau n'est presque jamais un choix contre quelqu'un. C'est le besoin d'une présence familière dans un monde devenu illisible.
Ce qu'il faut faire en famille
- Entendez-vous entre frères et sœurs avant d'appeler le milieu. Quatre demandes contradictoires paralysent n'importe quelle équipe.
- Distinguez ce qui vous blesse de ce qui lui nuit. Seule la seconde justifie d'intervenir.
- Demandez une rencontre avec l'équipe interdisciplinaire, travailleuse sociale incluse. Elle vous sera utile autant qu'à lui.
- Mettez vos demandes par écrit, pour qu'elles survivent à un changement d'équipe.
Quand c'est le milieu, le problème
Si la réponse a été de les séparer d'autorité, de déplacer votre père sans explication ou de le sédater, vous avez appris quelque chose sur le milieu plutôt que sur la situation. Un endroit qui gère ainsi une relation entre deux personnes âgées gère tout le reste de la même façon.
Vos recours sont le comité des usagers, le commissaire aux plaintes et à la qualité des services de votre CISSS ou CIUSSS, puis le Protecteur du citoyen. En RPA, le CISSS reste l'interlocuteur pour tout ce qui touche la certification.
Et si vous en concluez qu'il faut changer de milieu sans avoir l'énergie de tout reprendre : dites-nous le secteur, l'état de votre proche et ce qui n'a pas fonctionné, et vous recevez une sélection de milieux qui méritent un appel, pour 99 $. Si vous ne recevez pas au moins 3 ressources correspondant au secteur et aux critères indiqués, vous êtes intégralement remboursé. Commencer ici
Cet article est une information générale destinée aux familles, et non un avis juridique ou médical. L'évaluation de l'aptitude relève des professionnels traitants et les décisions relatives aux régimes de protection des tribunaux. Si vous croyez qu'une personne est en danger, communiquez sans délai avec l'établissement et les autorités compétentes. Curalune n'attribue pas de places et ne garantit aucune disponibilité.