La phrase qu'il ne faut pas accepter
Vous arrivez en visite et elle ne sait plus où elle est. Ou elle est somnolente et ne se réveille pas vraiment, ou elle dit des choses qui ne tiennent pas ensemble, ou elle voit des gens qui ne sont pas là. Vous demandez ce qui s'est passé et on vous répond : « c'est la démence qui progresse ».
La plupart du temps, c'est faux — et c'est la phrase qui fait le plus de dégâts en hébergement. Parce que s'il s'agit d'un delirium, et c'est très souvent le cas, ce n'est pas une évolution à accepter : c'est une urgence dont la cause peut presque toujours être trouvée et traitée.
Comment faire la différence, en une ligne
- La démence s'installe sur des mois et des années et s'aggrave lentement, assez régulièrement d'un jour à l'autre.
- Le delirium s'installe en heures ou en jours. Et il fluctue. Presque elle-même à onze heures, perdue à seize heures, pire le soir. Ce va-et-vient dans la même journée n'appartient pas à la démence.
Si quelque chose a changé en quelques jours, la question n'est pas « de combien a-t-elle baissé » mais « que lui est-il arrivé ? »
La marche à suivre n'est pas la même en CHSLD et en RPA
C'est le point proprement québécois, et il change tout à la vitesse de la réponse.
En CHSLD, un médecin est assigné au milieu et il y a une chaîne clinique : la demande d'évaluation se fait auprès de l'équipe, et l'infirmière du milieu est la porte d'entrée. Vous pouvez exiger une évaluation le jour même et demander quand le médecin a été joint.
En RPA, personne n'a nécessairement ce rôle. Il n'y a pas de médecin assigné à la résidence, et selon la catégorie de certification il peut n'y avoir aucune infirmière sur place. Cela veut dire que la chaîne, c'est vous : appelez Info-Santé au 811, joignez son médecin de famille ou le CLSC de son territoire, et devant un signe d'alerte, le 911. Ne partez pas du principe que quelqu'un dans l'immeuble s'en occupe.
Dans les deux cas, une question s'impose : quand le changement a-t-il été remarqué, et qui a été prévenu ? Si vous l'avez découvert en arrivant en visite, c'est un problème distinct du delirium, et il se met par écrit.
La forme silencieuse qu'on rate
Le delirium est associé à une mortalité plus élevée, à des hospitalisations plus longues et à une perte d'autonomie souvent incomplètement récupérée. Et une forme passe beaucoup plus inaperçue : la forme hypoactive — pas la résidente agitée qui appelle, mais celle qui est silencieuse, somnolente dans son fauteuil, et qui ne participe plus. Elle ne dérange personne, et c'est exactement pour cela qu'elle peut passer une semaine sans que personne s'alarme. « Elle est juste fatiguée » est la phrase à ne jamais croire sur parole.
Les causes, presque toutes traitables
- Une infection, urinaire ou pulmonaire, souvent sans fièvre — chez la personne âgée la fièvre peut manquer complètement.
- La constipation, jusqu'au fécalome. « À quand remonte la dernière selle ? » doit toujours être posée, et « je ne sais pas » est déjà une information.
- La rétention urinaire — une vessie qui ne se vide pas. Une échographie vésicale au chevet tranche en deux minutes.
- La déshydratation, surtout après une vague de chaleur ou des vomissements.
- La douleur non traitée, qui chez quelqu'un qui ne peut plus la dire se manifeste par de la confusion.
- Les médicaments. Quelque chose d'introduit dans les deux dernières semaines — ou cessé brusquement. La cause la plus facile à corriger et la moins cherchée.
- Un désordre de laboratoire : sodium bas, glycémie, oxygénation.
Ce qu'il faut demander aujourd'hui
- Depuis quand elle a changé, et si elle fluctue. Faites décrire les soixante-douze dernières heures.
- À quand remonte la dernière selle.
- Si la vessie se vide — échographie vésicale.
- Combien elle a bu, d'après la traçabilité et non de mémoire.
- Ce qui a changé dans sa médication depuis deux semaines, cessations comprises.
- Si elle a mal, évalué avec un outil d'observation si elle ne peut pas le dire.
Une précaution qui évite de vrais dégâts : chez la femme âgée, la présence de bactéries dans l'urine est très fréquente sans infection active. Une analyse d'urine positive, à elle seule, ne suffit pas à conclure, et ce n'est pas une raison d'arrêter de chercher les autres causes.
Ce qu'il ne faut pas accepter
La mauvaise réponse la plus fréquente est de lui donner quelque chose pour la calmer. Un sédatif ne traite pas la cause, augmente le risque de chute, et peut aggraver et prolonger le delirium lui-même. Si la première proposition est un médicament contre l'agitation et que personne n'a encore demandé à quand remonte la dernière selle, l'ordre des choses est inversé.
Ce qui aide vraiment et se demande tout de suite : ses lunettes et son appareil auditif effectivement portés, de la lumière du jour et l'obscurité la nuit, un visage connu à côté d'elle, une horloge et un calendrier visibles, et la remettre debout dès que c'est sécuritaire plutôt que de la laisser au lit.
Quand appeler le 911
Fièvre élevée, difficulté à respirer, douleur à la poitrine, vomissements répétés, impossibilité de la réveiller, ou signes soudains d'AVC — visage affaissé, bras faible, parole embrouillée : on n'attend pas, on appelle le 911.
Si rien ne débloque
Par écrit à la direction, en une phrase : « je demande une évaluation le jour même pour une confusion aiguë apparue le [date], avec recherche d'infection, de constipation, de rétention urinaire et de cause médicamenteuse, et je demande quand j'ai été avisé du changement ». Ensuite, deux recours gratuits : le comité des usagers ou des résidents, et le commissaire aux plaintes et à la qualité des services du CISSS ou du CIUSSS, dont la décision peut être portée au Protecteur du citoyen. Pour une RPA, c'est aussi le CISSS ou le CIUSSS qui suit la certification.
Par où commencer
Si vous lisez ceci parce que c'est arrivé hier, faites une seule chose maintenant : demandez à quand remonte sa dernière selle et ce qui a changé dans sa médication depuis deux semaines. Deux questions auxquelles on répond en ouvrant le dossier — et dans une part loin d'être négligeable des cas, la réponse est là.
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Cet article a une vocation informative et ne remplace pas une évaluation médicale. Une confusion aiguë doit toujours être évaluée par un clinicien : ne modifiez et ne cessez aucun médicament vous-même. Devant un signe d'alerte, appelez le 911. Curalune n'attribue pas de places et ne garantit aucune disponibilité.